Interview de NASSYO, à propos du tableau « Abstraction guidée »

Est-ce que tu pourrais nous retracer ton parcours ?
Avec des potes, on faisait du skateboard, à la fin des années 80. On était inscrit dans un cours, et sur le chemin du retour, un soir, on a observé des écritures sur des rideaux de fer : on s’est questionné sur le pourquoi, le comment de tout ça, on s’est renseigné, on a découvert que c’était des graffeurs, des tagueurs qui faisaient ça, que ça venait des États-Unis, que c’était inscrit dans un mouvement, le graffiti, qui est très large, mais avec une pratique qui se fait dans la rue, sur le métro, sur tous les supports qu’un site urbain peut proposer. On s’est vite intéressés à ça, on a commencé à pratiquer. Moi, depuis tout petit, j’ai toujours aimé dessiner, donc j’ai pris des cours, vers 10-11 ans, de BD, des choses comme ça. Et puis j’ai toujours été attiré par le dessin, donc c’était logique pour moi d’utiliser ce matériau qu’est la bombe pour faire des dessins en plus grand que ce qu’on peut faire sur une feuille de papier. Donc c’était avoir la possibilité de s’octroyer un espace qui est la ville et faire ce qu’on veut, en gros, avec une bombe et dessiner partout, ça m’a fait tilt, je me suis dit : « C’est génial ! Bingo, c’est ça que faut faire ! ».

C’était à Paris ?
Oui, j’évoluais dans le 13e , entre Chevaleret et Place d’Italie. Toute mon adolescence.

Est-ce que tu peux nous retracer les circonstances de composition du tableau « Abstraction guidée » ?
Cette œuvre a été créée dans le cadre d’un concours avec l’Institut du Monde Arabe, qui s’appelait le prix SAIMA (pour Société des Amis de l’Institut du Monde Arabe). C’est un ami qui travaillait là-bas qui m’a proposé de participer à ce concours. La thématique était autour des jardins d’Orient, et déclinée en trois thèmes : les jardins antiques (au Moyen Orient), la place des jardins dans l’Orient contemporain ; un troisième thème tournant autour de la question écologique et me semblait trop pointu, trop éloigné de ce qui m’intéressait d’un point de vue plastique, artistique. J’ai donc choisi les jardins orientaux dans le passé, les premiers jardins orientaux. J’ai fait des recherches dans diverses bibliothèques, celle de l’IMA, celle de Beaubourg, et sur Internet. J’ai découvert qu’en fait, le jardin était une représentation du paradis au Moyen Orient, et notamment cette disposition particulière en quatre parties, qui s’appelle un chahar bagh : quatre paradis irrigués par un système d’irrigation en croix. Je l’ai représentée ici : ce sont les canaux qui irriguent le jardin. À partir de là, au fur et à mesure des recherches, j’ai trouvé des enluminures, qui ont été créées en Iran. Tout de suite j’ai vu un aspect plastique qui m’attirait, parce que c’était très fin, très délicat, et en même temps il y avait ce truc assez touchant qui était que les perspectives n’étaient pas respectées comme on a pu le faire après, au cours de l’histoire de l’art, vers le Moyen Âge. En gros, je me retrouvais dans ce style de dessin. Avec mon style qui est celui du graffiti, j’ai décidé de faire quelque chose qui puisait dans ce style graphique, en apportant ma touche de dessin. Ça a donné ça. Après moult recherches de croquis, j’ai représenté ce jardin paradisiaque où il n’y a pas
d’animaux, pas d’êtres vivants. Que le jardin, et des témoignages de constructions nécessitant l’intervention humaine, mais il n’y a personne. C’est comme si c’était un endroit prêt à accueillir, arrivé un peu d’une façon magique, dans un désert (qui est représenté par cette couleur un peu jaune pâle). Pour moi c’était, au milieu d’un désert, cette magie. Car l’eau a une place hyper-importante au Moyen Orient. C’est pour ça que j’ai aussi axé : j’ai mis ce jardin central avec ce bassin, pour irriguer le jardin, mais je trouvais que ce jardin magique prenait pleinement sa place au milieu d’un désert.

Pourquoi ce titre, « Abstraction guidée » ?
Parce que mon style est un chaos organisé, dans le sens où c’est du tachisme que je cerne avec mes formes à moi qui sont issues de ce que j’ai acquis dans l’art de l’illustration et du graff. Et c’est mon écriture personnelle. Organiser un chaos, j’ai toujours fait ça. Très jeune, ce que j’aimais faire, comme exercice, c’était, avec mon frère et ma sœur, de leur demander de faire des gribouillages sur des grandes feuilles de papier. Ils s’arrêtaient, et à partir de ça j’essayais de trouver quelque chose à faire, quelque chose de palpable, de reconnaissable, figuratif ou pas. D’improviser à partir de quelque chose d’un peu chaotique. Je ne pars pas non plus de rien du tout, j’ai quand même des thèmes ou des choses qui m’inspirent, ou une figure, une situation, un événement ou une photo. Et à partir de là je vais quand même m’efforcer de ne pas être dans la représentation à l’identique mais de m’en inspirer. Et là, dans le procédé plastique, je peux être dans un truc très spontané. Puis au fur et à mesure de mon avancement, je vais être de plus en plus précis et de moins en moins chaotique. Donc pour en revenir à « Abstraction guidée », j’ai appelé ça comme ça parce que c’est un jardin qui guide mon abstraction.

Ça ressemble à une carte, aussi…
C’est le côté très cadré, le fait que ce soit vraiment divisé en parts égales, le choix des coloris et puis surtout le fond autour, ça fait tout de suite cartographie. J’ai voulu créer un parcours à l’intérieur, il y a des chemins, des espaces, des recoins un peu partout, de façon à évoquer les multiples possibilités qu’offre un jardin de se poser ou d’être tranquille. A l’époque, les jardins, c’était aussi des endroits pour se recueillir, pour se cacher, pour réfléchir, se reposer, savourer un espace délicieux. D’où le fait qu’on appelait ça des paradis. Parce que ce sont des endroits très riches, surtout au Moyen Orient où on est dans des climats assez hostiles et arides. Se retrouver dans cette luxuriance, pour eux, c’est un coin de paradis. Donc je voulais avoir un truc un peu doux, subtil, pas chargé (il n’y a pas de noir, pas d’excès dans le cerné), pour créer un truc un peu léger.

Quand on regarde le tableau de loin, on a l’impression qu’il est peint à l’huile.
En fait, j’aime peindre rapidement, donc du coup je ne laisse pas le temps à l’acrylique de sécher. Ça m’arrive en fait d’utiliser le support, la toile en l’occurrence, comme une palette. Du coup, je peux tirer du tableau même ma matière et faire des fondus.

Dans quelle mesure tes racines orientales ont-elles nourri ton inspiration ?
En fait, ce qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est un passage d’un reportage sur le graffiti, dans les années 90, où on questionne une passante devant le métro, devant des graffitis, et la dame fait : « C’est quoi ? C’est de l’arabe ? Du chinois ? » Parce qu’elle ne comprenait pas la calligraphie d’un tag. Et je me suis dit qu’en fait, elle avait raison, c’était un peu de l’arabe, dans la calligraphie. Sinon, je ne sais pas si j’ai forcément réfléchi à ça, à cette question de l’influence de mes racines orientales. Tout ce que je sais, c’est que c’était un peu extraterrestre à l’époque de pratiquer ça. Et comme je me suis toujours senti un peu extraterrestre ici aussi, je trouvais que c’était un moyen de communication qui me correspondait.

Le motif de l’arbre, qui est assez présent dans ton œuvre, est souvent lié à cette démarche d’aller chercher dans ses racines
Alors là, c’est quelque chose qui doit être inconscient, mais je pense que oui. Le fait que je sois d’origine étrangère, en évoluant ici, que j’aie cette double nationalité, cette double identité… En fait, j’ai passé la majorité de mon temps ici. J’ai des origines au Maroc, et les fois où j’ai pu y aller c’était plus souvent en été, quand j’étais jeune. On a tendance à être moins proches, pour certains d’entre nous, de nos racines en vivant ici, en s’adaptant tout simplement. C’est vrai que, moi, j’ai joué le jeu de l’adaptation à fond. Peut-être que c’est cette recherche-là qui est mise, inconsciemment, dans mon travail. C’est vrai que l’arbre, c’est une allégorie d’un humain, de ses racines, avec le tronc qui est la vie, et les branches qui symbolisent la direction où on veut aller. Depuis que j’ai commencé à faire des tableaux, je fais toujours des espèces d’arbres, cosmiques ou pas.


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